Jeudi 7 février 2008
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Hier, revenant de Bagatelle où j'aime me promener parfois, une surprise m'attendait sur le quai de la station de métro Les Sablons.
Assis sur un banc, comme un vestige, une vieille connaissance pas revue depuis près de quarante ans. Quarante ans, c'est à dire avant mon installation à Paris.
Le clou de cette rencontre, c'est que cette station est justement en rénovation.Sous le bardage retiré par la RATP, de vieilles affiches publicitaires ont réapparu, et je les crois synchroniques
du temps où je croisais ce vieil ami.
Il ne me prêtait aucune attention et je suis resté à le regarder, d'abord sur la quai puis dans le métro. Je l'ai suivi jusque dans le 3ème, rue Saint Sébastien. Une
parenthèse temporelle venait de se matérialiser. Croyez le vraiment, je le voyais tel qu'autrefois, cet homme échappé du passé, sans plus de rides, comme prêt à poursuivre une vieille
conversation.
Dans quelques semaines, lorsque ce blog aura recueilli toutes mes confessions, on comprendra mieux l'impossibilité dans laquelle je fus de me manifester à lui. Pour tous ceux qui m'ont connu
il y a quanrante ans et plus, je suis mort depuis bien longtemps.
Par Jean
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Lundi 4 février 2008
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09:14
Dès 1948, mon projet de quitter la maison familiale se concrétisa. De ma classe d'age, j'étais le seul à avoir obtenu le certificat d'études primaires, avec une
mention bien que mon père avait saluée d'un coup de genou dans les côtes et d'une réprimande sur l'air de fais-pas-ton-malin.
Une tante du côté maternel, mariée mais sans enfants, avait besoin dès le printemps de bergers pour surveiller les troupeaux montés à l'estive. D'avril à début novembre les
monts du Jura devinrent mon lieu exclusif d'habitation. Ma solitude n'était contrariée que deux ou trois fois pendant la saison par les visites de mon oncle, venu donner des soins aux bêtes
ou réaliser quelques travaux dans le chalet d'estive qui me servait de logis .
Une fois par semaine, je descendais au vilage le plus proche pour m'y approvisonner en pain et en fruits. Un viel instituteur à la retraite m'avait pris en amitié et me prêtait ses
livres. Petit à petit, j'en vins à passer le plus clair du temps à lire. Tout Balzac et tout Zola. Des classiques aussi, des livres initiatiques. Candide, les voyages de Gulliver mais
aussi Télémaque. Jours lumineux !
Par Jean
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Vendredi 1 février 2008
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10:40
Sur la photographie sans art, son
visage mal exposé au soleil et rogné d'ombres est encore jeune. 37 ou 38 ans peut être.
D'un seul regard à ce visage, je ranime, intacte, une colère vénéneuse et brutale. Tout me revient : ses mains à distribuer des beignes, à frapper, à attraper, à montrer du doigt, son
cou rougi dès la première contrariété, les veines battantes de ses tempes lorsqu'il s'occupait à nous frapper, ses petits yeux de mauvaise
bête vicieuse.
A cette époque il avait déjà commencé à boire. Avant de monter au lit, les journées se terminaient invariablement par une lampée de ce même tord-boyaux qu'il versait en rasade dans le
café du matin. Entre lever et coucher, les prétextes à lever le coude ne manquaient jamais. L'alcool le rendait d'une humeur plus rustique et plus veule. Ivre, c'est presque
nonchalamment qu'il distribuait les claques ; je crois même qu'il lui arrivait d'en sourire.
Je ne lui pardonne rien. Enfant, j'ai rêvé de devenir son maître absolu et de l'obliger alors aux taches les plus dégradantes, jusqu'à l'épuisement. Je me m'inventais des scènes où il
endurait sans relache l'humiliation. Vois, tu es tout juste bon à te tuer à la tâche, tu n'es que chair à désespoir. Tu n'es rien. Pour mieux le briser encore, je me
transportais par la pensée en des temps où il n'était qu'un enfant. Ce qui adoucissait alors ma peine, je n'en voyais pas le danger. Ma haine me portait à toutes les transgressions. Mes
phantasmes de vengeance secrétaient un venin qu'il m'aura fallu toute une vie pour éliminer.
Ce que je rêvais de lui faire souffrir a dessiné, en négatif, la limite de ce que je ne m'accorde pas à moi-même. Et de ce que je n'ai pas pu apporter à mes propres enfants.
Par Jean
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Mercredi 30 janvier 2008
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L'histoire des fois où j'ai failli mourir.
A ma naissance parce que le cordon n'avait pas été correctement désinfecté.
A cinq ans, deux côtes fracturés après la ruade d'une méchante vache. Puis, tandis que je gis dans l'herbe, la roue du tracteur qui passe à quelques centimètres de ma tête.
A dix ans, j'avais parié avec mes frères que je grimperais tout en haut du clocher. Je m'étonne encore avoir tenu si longtemps agrippé au chéneau.
A quatorze ans, parce que je lui tenais tête, mon père me cogna tant qu'il me laissa pour mort.
En 1960 dans les Aurès, alors que nous venions d'investir le petit village de Baniane.
En 1971, à trente cinq ans, j'ai décidé d'en finir. Mon suicide manqué suivi d'une longue errance m'a dégagé de toute attachement et m'a conduit là où je réside
aujourd'hui.
En illustration de ce récit des fois où j'ai failli mourir, le visage de mon père. Mon plus mauvais génie et l'instigateur de mes faillites.
Par Jean
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Mardi 29 janvier 2008
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Hier, station de métro la Chapelle, ligne 2 Nation-Porte Dauphine dans sa partie aérienne.
Sur le quai, une femme petite et jeune, cheveux noirs mi-longs, un peu sales, habillée d'un jean et d'un pull bleu troué aux manches. Elle crie à la cantonnade : il y a un
contrôle de police à la sortie de la station, ils arrêtent les sans-papiers. La police contrôle les papiers à la sortie de la station. Sa voie est forte bien qu'on y perçoive comme
des noeuds d'angoisse. Elle tourne sur elle-même, elle se tord les mains, elle campe sur ses deux jambes. Elle reprend da capo dès qu'une nouvelle rame s'arrête et
ouvre ses portes. Elle a décidé d'y passer autant de temps qu'il faudra.
Moi, je suis descendu de la rame, je me suis assis et je l'ai regardée depuis le quai opposé. C'était comme si on m'appelait. Je me demandais quel résultat anodin attend-elle ?
Est-ce seulement une certaine forme de désobéissance qui la motive ? A-t-elle préparé sa mise en scène ? A-t-elle peur ? Je m'interrogeais sur ses motivations
sans y faire entrer une quelconque sympathie et cela me faisait un peu honte.
Cela a duré près d'une heure et je balançais à y voir soit une juste révolte soit une scène hystérique. Il me sembla que ceux-là même qu'elle prétendait sauver lui
jetaient parfois, en passant, des regards plein de goguenardise. Peut être parce qu'elle était une femme. Peut-être pas.
Si j'en parle ici, c'est parce que cet évènement a ravivé en moi une espèce de remord bien connu. Ce remord me souffle que je suis passé à côté de la vie. Que je ne vaux pas grand
chose. Une mauvaise graine jetée parmi les cailloux. Il entre dans mon remord un peu de colère envers cette femme.
Par Jean
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Dimanche 27 janvier 2008
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20:49
Les bondieuseries de ma
mère ne m'ont pas détourné irrévocablement de l'église. Un sentiment religieux fermement ancré quoique ténu a parcouru toute ma vie. Si je n'ai pas suivi les pas de mon
frère Jacques, entré en prêtrise dès l'adolescence, c'est parce que d'autres ambiitons me tenaillaient. Je voulais les voyages, le pouvoir et l'argent. Et aussi l'amour des
femmes.
De loin en loin, à la faveur des moments particulièrement critiques ou solitaires de mon existence, j'ai fréquenté les églises comme on renoue avec ses
racines. L'approche de la mort a rendu presque quotidiens mes recueillements.
Je ne m'entretiens pas souvent avec le prètre de la paroisse. Ni ne communie. Je me reconnais plus orgueilleux que charitable.
Restent mes méditations dans la fraicheur sacrée des temples.
Par Jean
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Samedi 26 janvier 2008
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Ma mère. Sur la photo, elle a peut être 36 ou 37 ans. Elle est mariée depuis
quinze ans à mon père et désormais entièrement dressée à devancer ses ordres et à lui obéir en tout. L'épisode de la soupe au sel, que j'ai relaté jeudi dernier, le montre
assez.
Au quotidien, elle agit comme une sorte d'automate. Elle s'active à nettoyer, repriser, cuire, éplucher, rincer, moudre, brosser, frotter, s'agenouiller à même le sol de la grange, traire et
mille autres choses encore. Elle ne se plaint jamais. Elle poursuit chaque jour à l'église, comme en une espèce de cours du soir, l'apprentissage de la soumission
amorcé sous les brutalités domestiques. Dans un recoin de son esprit, une petite fille espère le paradis des opprimés.
A la regarder, jeune femme encore dans sa robe de paysanne, mon coeur aujourd'hui se serre de pitié. Dans mes exaltations enfantines, je désirais la protéger des fureurs de mon père, devenir son
chevalier servant. Qu'elle me le demande, mon chéri reste toujours à mes côtés et défends-moi.
Je ne veux pas croire que l'endurcissement aux coups traîne un supplément d'âme. A plus de soixante-dix ans, ma colère est intacte ainsi que mon indignation. C'est comme si son
consentement à la servitude m'avait condamné à une solitude définitive.
Par Jean
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Vendredi 25 janvier 2008
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Je reprendrai dès demain le récit des histoires anciennes. Pour l'heure, un complément d'information sur ma vie d'aujourd'hui.
J'habite Paris depuis plus de trente-cinq ans. Désormais seul.
40m2 dans le 10ème arrondissement, du côté de la rue des Vinaigriers. La rente viagère apporte à ma retraite un complément qui me permet de vivre très décemment.
Plusieurs fois par semaine, je dîne au restaurant, j'ai quelques habitudes dans le quartier. Je ne manque de rien.
Je passe du temps dehors et vois beaucoup de monde. Je ne parle à personne et n'en ai pas envie. Je regarde la vie qui passe, le canal qui s'écoule. Imperceptiblement, et pourtant il
s'écoule. Vers la Seine, puis vers la mer.
Un de ces jours, avant qu'il ne soit trop tard, j'achèterai un appareil photo pour donner à voir autant qu'à lire.
Par Jean
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Jeudi 24 janvier 2008
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19:30
Une journée de chien. Difficile aujourd'hui de ne pas évoquer la maladie, mes articulations douloureuses, la difficulté à quitter le lit, à me traîner jusqu'à la cuisine, à extraire du frigo
le plateau repas laissé hier par l'assistante à domicile. Je suis resté allongé la plupart du temps, les antalgiques miraculeux prescrits à l'automne par mon médecin devenus
soudain inopérants. Les yeux fermés, le dos surélevé par quelques coussins, comme si, inerte et vide de toute pensée, je faisais la planche sur une vague de douleur.
Je profite d'un répit pour m'adonner à ce récit quasi quotidien.
Côte à côte sur la photo d'hier, au-dessus et un peu à droite de
moi, mon père et ma mère, souriant à l'objectif. Je ne suis pas sûr que la réalité de notre vie quotidienne ressorte particulièrement de cette image. Un épisode particulièrement marquant
m'est revenu aujourd'hui et en donnera une meilleure appréciation.
Le plus souvent, ma mère ne s'asseyait pas à la longue table de chêne avec nous. Elle dînait d'un morceau de pain et d'un peu de soupe refroidie, plus tard dans la soirée, après que les
petits avaient été couchés. Ce soir là, peut-être parce qu'elle était plus fatiguée encore que d'habitude, elle était venue manger avec nous. J'avais alors 5 ou 6 ans. La journée avait été
épuisante, j'étais énervé et prétextais d'une soupe trop salée pour refuser d'en manger. Mon père, qui déjà avait aspiré la moitié de son bol, releva la tête. Il a raison le
petit, c'est trop salé. Tu crois qu'on a de l'argent à perdre à trop saler la soupe ? Même les chiens n'en voudront pas de ton brouet - brouet, c'est vraiment le mot qu'il utilisa ce soir
là. Tu sais ce que je crois. Je crois que tu l'as fait exprès. La gifle fit basculer ma mère de son tabouret. Pendant qu'elle se relève, il va chercher une poignée de gros sel,
celui-là même que nous mélangions au fourrage des bêtes, et il le jette dans le bol de soupe de ma mère. Puisque tu l'as fait exprès, tu vas manger ou bien je te tannerai de coups vieille
carne.
Mon frère Jacques dévisage mon père avec une haine silencieuse. Mes deux autres frères se réjouissent déjà de la correction inévitable que je vais recevoir et, à l'abri du regard de mon
père, miment avec gaieté une pendaison. Ma mère avale cuillère après cuillère sa saumure de pommes de terre.
C'est dans ces situations qu'on prend des décisions qui nous engagent pour la vie, qui nous submergent, nous dominent et sur lesquelles, même bien longtemps
après, nous ne pourrions pas revenir. Ce jour là, j'ai décidé de ne rien attendre de qui que ce soit, de tuer mon père dès que l'occasion s'en présenterait et de
fuir au plus vite ma famille.
Par Jean
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Mercredi 23 janvier 2008
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Je dois des présentations plus complètes.
Je m'appelle Jean. Je suis né le 23 février 1936 à Troyes, quatrième et avant dernier enfant vif d'une famille de fermiers. Ma grand-mère maternelle, Anna, vivait alors avec nous, et ce
n'est qu'à sa mort, en 1945, que nous avons quitté le pays troyen pour nous établir dans un village du Jura. Mon père Georges et ma mère Léontine pratiquait une agriculture de simple
subsistance : quelques vaches, un poulailler et une mare pour la production animale, un patchwork de plantations hétéroclites côté végétaux : un peu de pomme de terre, du blé et de l'avoine, des
pieds de vigne juste suffisants à produire quelques barriques vite bues par mon pére.
Ci-contre la photographie la plus ancienne que je possède encore. J'ai 9 ans et nous venons de nous établir dans cette maison du Jura que ma mère occupera jusqu'en mars 1978. Sur la
photo prise ce jour là, la famille rassemblée à l'air joyeux. La France vient d'être libérée et nous en avons profité pour déménager. A côté de moi, mes trois frères -deux sont à bicyclette
- et ma jeune soeur. Derrière moi mes parents. Sur cette vieille photo, ce qui me frappe aujourd'hui c'est qu'il n'y ait ni bras passé autour du cou ni main amical sur
l'épaule. Nous sommes souriants mais indifférents aux autres.
Quiconque a grandi après guerre dans ces familles de vieille paysannerie comprendra qu'au jour le jour la vie n'était pas douce. Les taloches, le travail dur à la ferme ou au champ, le froid
d'hiver n'étaient que peu de chose comparée à l'absence totale de compassion. Mon père n'accordait qu'exceptionnellement un geste tendre à notre endroit tandis que nous ne
dédaignions pas, mes frères et moi, échanger des humiliations réciproques. Etant le plus jeune, j'étais aussi celui qui écopait plus souvent qu'à son tour de punitions imméritées... et
souvent douloureuses.
Par Jean
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